Tout casser : quand la colère des femmes devient politique

Par Edwige Brelier

En France, comme ailleurs, les victimes de violences sexuelles se heurtent à un double mur : la banalisation persistante des agressions et l’inefficacité des institutions censées les réparer. Les procédures judiciaires sont longues, éprouvantes et, trop souvent, se soldent par des non-lieux ou des classements sans suite qui laissent les victimes seules face à leurs traumatismes. Dans ce contexte, la colère féministe n’est pas un débordement irrationnel : elle devient une réponse politique à l’injustice, ainsi qu’une manière de refuser le silence imposé. C’est dans cette faille que s’inscrit Tout casser, court-métrage réalisé par Célia Mebroukine. Le film met en scène une vengeance collective menée par des femmes, non comme un fantasme, mais comme une tentative de réparation là où la justice échoue. À travers ce récit, la réalisatrice interroge le droit à la colère, la force du collectif et la possibilité, pour les femmes, de reprendre la main sur un monde qui continue de tolérer ces violences.

on-suzane-tout-casser-celia-mebroukine
La violence, un outil politique ?

Ce qui frappe d’emblée dans Tout casser, c’est la manière dont la violence féminine est représentée ; celle-ci n’est ni impulsive ni désordonnée, mais bien ciblée et méthodique. Cette violence n’a pas vocation à choquer ni à divertir : elle répond à une véritable logique politique qui consiste à faire face à une injustice d’ordre structurel.

 

Célia Mebroukine explique ainsi avoir refusé toute esthétisation de cette violence, précisément parce que celle-ci participe souvent à la neutraliser : « Esthétiser la violence, ça porte un projet politique qui n’est pas le mien. On esthétise la violence pour la minimiser ou pour l’éloigner du réel. Au moment où j’ai écrit ce film, j’étais persuadée du contraire : que la violence était le seul moyen de s’ériger contre l’injustice, le seul moyen de se faire entendre. »

 

Le film choisit ainsi une mise en scène où la violence n’est jamais glorifiée : elle est montrée comme une conséquence, un recours face à un système qui a l’habitude de ne rien faire. Cette approche fait d’ailleurs écho à l’analyse développée par Marcia Burnier dans Les Orageuses, lorsqu’elle écrit que l’avantage principal des agresseurs réside dans la certitude que leurs victimes ne riposteront pas : « Parce qu’elles ne pouvaient pas s’imaginer gagner, les filles ne ripostaient jamais, persuadées que rien ne pourrait leur rendre justice. » Avec Tout casser, Célia Mebroukine renverse précisément cette certitude.

Sortir du fantasme du « violeur-monstre »

Un autre point central du court-métrage : le refus de la figure du « violeur-monstre ». Les agresseurs ne sont ici ni marginalisés ni caricaturés. Ils sont ordinaires, intégrés socialement, parfois militants, parfois amis d’amis. Cette représentation rejoint, là encore, le travail de Marcia Burnier dans Les Orageuses, qui démonte le mythe de l’agression exceptionnelle pour mieux mettre en lumière la violence systémique.

 

Dans Tout casser, la violence masculine se déploie dans les espaces du quotidien : un bar, une soirée, un appartement, des interactions qui semblent banales… Mais cette « normalité » est précisément ce qui rend la colère légitime. Célia Mebroukine le souligne lorsqu’elle évoque la nécessité, presque absurde, de devoir sans cesse justifier cette colère : « On oppose souvent aux féministes la question de la légitimité : « pourquoi vous êtes en colère ? » Peu importe ce qu’on répond, il y aura toujours débat. Alors on sort des chiffres, des études, des livres… et malgré tout, ça résiste. » Le film prend acte de cette résistance et refuse, enfin, de s’excuser d’exister.

on-suzane-celia-mebroukine-tout-casser

on.suzane original

À voir : À l’avant-post

Le documentaire À l’avant-post donne à entendre, dans toute leur complexité, les voix de celles et ceux qui pensent, luttent et analysent les mécanismes de domination contemporains sur Instagram. Une immersion au cœur des tensions politiques de notre époque.

De l’expérience individuelle au mouvement collectif

Le personnage de Farah cristallise l’un des enjeux politiques majeurs du film : elle n’a pas été violée elle-même, elle n’a pas porté plainte. Sa colère naît en réalité de la répétition des violences subies par d’autres, de l’accumulation des injustices, de la conscience d’appartenir à un groupe constamment exposé. Célia Mebroukine explique : « Je voulais montrer qu’on peut être en colère simplement parce qu’on fait partie d’une minorité et parce qu’on voit celles qui nous ressemblent se faire écraser par l’injustice. » La colère devient dès lors collective, sororale et politique. Elle n’est plus seulement une réaction individuelle, mais devient une réponse légitime face à un système dysfonctionnel.

Faire communauté pour (se) réparer

Dans Tout casser, la sororité ne se limite pas au soutien émotionnel apporté par un groupe de personnes : elle devient un acte politique. En effet, la réparation ne passe pas par la reconnaissance institutionnelle, mais par le groupe. Célia Mebroukine parle ainsi d’une réparation qui dépasse l’individu : « La réparation, ce n’est pas seulement compenser un grief individuel. C’est réfléchir à comment faire mieux. Et ça, on ne le fait pas seule. On le fait en tant que groupe, en tant que communauté. » Détruire l’appartement d’un agresseur n’est pas un geste gratuit, mais bien une manière de reprendre un pouvoir symbolique, de laisser une trace, d’empêcher que les violences se répètent éternellement : la vengeance devient ainsi protection.

celia-mebroukine-on-suzane-interview
Quand la colère devient catharsis

Le film assume pleinement la dimension cathartique de cette vengeance. Il ne s’agit pas d’une « solution miracle », mais d’un point de bascule : un moment où l’impuissance se transforme en action collective. Ici, la violence n’est pas pensée comme une décharge aveugle, mais comme un geste adressé, presque stratégique. « On casse l’appartement de cet agresseur parce qu’on veut lui faire peur, qu’il parte, qu’il ait honte et qu’il ne recommence jamais. Par la vengeance, on protège les autres. » explique Célia Mebroukine. Dès lors, la réparation n’est pas seulement intime : elle devient message de dissuasion.

 

Cette catharsis a également existé hors champ. Le tournage, en non-mixité choisie sans hommes cis, a été vécu comme un moment de libération collective : « On a crié et ri de joie et d’émotion. On était comme libérées, l’espace d’un moment. »

L’échec de la justice et la question des alliés

Le non-lieu, élément central du récit, agit comme un déclencheur. Il incarne l’échec d’un système qui continue de protéger les agresseurs. Célia Mebroukine le résume sans détour : « On vit encore dans une société profondément patriarcale, qui s’accommode des violences masculines. » Le film interroge également la passivité des alliés masculins. Leur silence, tout comme leur incapacité à remettre en question leurs privilèges, apparaissent comme des freins à toute transformation réelle – n’en déplaise aux performative males.

 

Si Tout casser dialogue avec certains codes du fameux genre « rape and revenge », Célia Mebroukine s’en éloigne volontairement. Elle revendique des influences cinématographiques telles que Promising Young Woman ou encore Revenge, tout en construisant un récit résolument sororal et non sexualisé. Mais ce sont surtout les récits féministes contemporains qui irriguent le court métrage, notamment Les Orageuses de Marcia Burnier et Viendra le temps du feu de Wendy Delorme, qui pensent la riposte comme une nécessité politique.

Et après : reprendre la main

Au final, Tout casser pose une question on ne peut plus dérangeante : que reste-t-il quand la justice échoue ? La réponse du film est claire : le collectif, la colère assumée, la sororité doivent être des leviers politiques. En montrant des femmes qui refusent de se taire et d’être passives, Célia Mebroukine signe un film qui ne cherche pas à plaire, mais à déplacer le regard – et à rappeler que la colère peut aussi être un acte de résistance… et de survie.

on-suzane-tout-casser
Ça devrait aussi vous intéresser :
Blanchité, privilèges et charge raciale : penser l’antiracisme aujourd’hui 

Éducatrice et autrice, Estelle de Prix revient sur la construction de son engagement antiraciste, la question de la blanchité et la violence du déni. Un entretien qui éclaire les mécanismes structurels du racisme…

Parler, résister, tenir : Blanche Sabbah face aux violences politiques contemporaines

Illustratrice, autrice et militante féministe, Blanche Sabbah est devenue en quelques années une figure centrale de la bataille culturelle en ligne. Elle revient sur les violences politiques qui traversent…

Starification militante, call-out, backlash : Léane Alestra face aux impasses des luttes en ligne

Léane Alestra interroge frontalement les transformations du militantisme à l’ère des réseaux sociaux : starification des figures militantes, violences en ligne…

Share