S’enrichir n’est pas trahir !
Par Edwige Brelier
L’argent, en France, reste un sujet chargé de honte, de silence et de morale — surtout quand ce sont des femmes qui s’en emparent. Comme si comprendre, investir, “faire travailler” son argent appartenait à un territoire masculin, technique, froid, et donc réputé incompatible avec l’éthique, l’écologie ou le féminisme. Dans Mon Capital, Morgane Dion, cofondatrice et CEO de PlanCash (application et média d’éducation financière “par des femmes pour des femmes”), prend le contrepied de cette fiction : l’éducation financière n’est pas un luxe. C’est une condition d’autonomie, un outil de protection, une stratégie de sortie des violences économiques — et, à terme, une arme politique.
De la galère à la méthode : transformer la honte en compétence
On pourrait croire que les récits d’éducation financière naissent dans la stabilité : des parents qui transmettent, un premier salaire, puis des livrets, puis un plan d’investissement. Morgane Zion raconte l’inverse. Elle part d’un passé “compliqué avec l’argent”, fait de galères et d’erreurs, et explique comment ce vécu devient une compétence : celle de mettre des mots sur ce qui bloque, et surtout de proposer des étapes.
Cette trajectoire est importante parce qu’elle casse deux mythes. Le premier : il faudrait être “bonne” avec l’argent dès le départ. Le second : il faudrait avoir “déjà de l’argent” pour se former. Or, dans la réalité, la plupart des gens apprennent par friction : dettes, impayés, gestion au jour le jour, puis prise de conscience. Morgane insiste sur l’angle mort : les femmes sont encouragées à être prudentes et à préserver, mais rarement à comprendre ce qui suit — l’investissement, le patrimoine, la stratégie de long terme.
Elle raconte ainsi un basculement : après avoir développé une expertise très opérationnelle en négociation salariale (donc en augmentation de revenus), elle repère ce qui manque à beaucoup de femmes : la suite. Une fois qu’on gagne mieux, que faire ? Comment éviter que l’argent “dormant” se dissolve dans l’inflation du style de vie, dans une épargne qui ne rapporte rien, dans la culpabilité ou la peur du risque ?
Ce moment est clé : c’est là que l’éducation financière cesse d’être un discours abstrait et devient une pédagogie du réel. Elle ne s’adresse pas à une femme idéale, déjà disponible, déjà stable, déjà confiante. Elle s’adresse à des femmes prises dans des rythmes morcelés, des contraintes de charge mentale, et souvent une histoire familiale où l’argent ne se transmettait pas — ni comme savoir, ni comme conversation.
« J’ai un passé assez compliqué avec l’argent, j’ai été dans des grosses galères financières pendant longtemps. »
Dans notre documentaire Mon Capital, cette phrase fait plus que raconter : elle légitime. Elle dit que l’ignorance n’est pas une faute morale. Et que l’apprentissage peut commencer n’importe quand — à condition d’avoir des outils.
Le fossé informationnel : quand la société fabrique des dépensières et des investisseurs
Le cœur politique du propos de Morgane Zion tient dans une idée simple : les femmes ne “choisissent” pas d’être moins investisseuses. Elles sont fabriquées comme telles. Par l’éducation, les médias, les normes sociales, et la manière dont on raconte l’argent selon le genre.
Elle décrit une dissymétrie brutale : aux femmes, on parle d’économies du quotidien, de soldes, de “bonnes pratiques” de dépense, comme si leur rapport à l’argent était naturellement domestique, petit, moral. Aux hommes, on parle rendement, crypto, bourse, immobilier, comme si l’investissement leur appartenait d’emblée. Le résultat n’a rien de mystérieux : à force d’être placés dans une posture d’experts, les hommes osent se lancer plus tôt, même sans savoir davantage au départ. À force d’être placées dans une posture de prudence et de doute, les femmes attendent d’avoir “tout compris” — et n’agissent jamais, puisque personne ne peut tout maîtriser.
Ce mécanisme rejoint ce que Morgane nomme une prophétie autoréalisatrice : manquer de connaissance bloque davantage les femmes parce qu’on leur a appris qu’elles devaient être irréprochables avant d’oser. Là où les hommes peuvent agir avec une confiance “par défaut”, les femmes intériorisent un standard d’excellence : si je ne suis pas sûre, je ne fais pas. Or l’investissement implique précisément une part d’incertitude.
Elle élargit ensuite le tableau : ces normes se forment tôt. Un enfant, dès 6 ans, peut reproduire les relations financières qu’il observe à la maison. Qui paie quoi, qui parle de son salaire, qui gère le quotidien, qui finance les “grands achats”. Même l’argent de poche devient un lieu d’apprentissage : les garçons demandent plus, négocient plus, obtiennent plus, parce qu’on les socialise à vouloir et à réclamer. Les filles apprennent à “rester à leur place”, à ne pas faire de vagues. Ce n’est pas inné, c’est acquis — et donc modifiable.
Enfin, Morgane pointe un double standard très puissant : l’argent est prestige social pour les hommes (“il faut avoir de l’argent”), tandis qu’il devient suspect pour les femmes (“signes extérieurs de richesse”, remarques, jugement moral). On apprend aux femmes la noblesse de la pauvreté, l’idée qu’il faudrait être heureuse “d’avoir déjà un emploi”, qu’il serait indécent de demander plus. Et ce récit se conjugue parfaitement avec la surreprésentation des femmes dans des métiers utiles socialement mais mal reconnus économiquement (soin, éducation), comme si la valeur se mesurait à l’abnégation plutôt qu’à l’autonomie.
« Les médias qui parlent d’argent aux femmes… leur parlent comme à des dépensières. »
Dans Mon Capital, cette phrase agit comme une clé de lecture : l’inégalité financière n’est pas seulement une question de salaire. C’est une question de récit, d’accès aux informations, et de socialisation au risque.
on.suzane original
À voir : Mon capital
Pourquoi l’argent suscite-t-il autant de malaise ? Sarah, la réalisatrice, retrace son parcours : venant d’une famille monoparentale, l’argent a toujours provoqué en elle un sentiment d’insécurité. Il y a quelques années en poussant ses recherches elle sort de la culpabilité et réalise que la société organise la précarité des femmes.
Du “je fais comment ?” à la stratégie : une pédagogie concrète, du budget à l’investissement à impact
Ce qui distingue la démarche de PlanCash, dans le discours de Morgane Dion, c’est la centralité du concret. Elle raconte un malentendu fréquent : au départ, elles pensaient que l’obstacle principal serait la confiance (“je n’ose pas”). Or, en formant des milliers de femmes, elles découvrent que le vrai blocage est ailleurs : “ok, j’ai compris que c’était important… mais je commence par quoi ?”.
Cette phrase dit quelque chose d’essentiel : l’éducation financière échoue souvent parce qu’elle parle “au-dessus” des gens. Elle donne des principes, des injonctions (“épargnez”, “investissez”), mais pas un chemin praticable, pas des étapes compatibles avec la vie réelle. Morgane décrit alors deux grands profils : celles qui ont peu de revenus et veulent d’abord éviter les dettes, optimiser budget et revenus, construire une épargne de sécurité ; et celles qui ont déjà de l’épargne mais la laissent dormir sur des livrets, sans comprendre comment la mobiliser pour des projets de vie et pour le long terme.
Ce passage est important car il refuse le fantasme d’un parcours unique. Il propose plutôt une échelle : sécuriser, comprendre, automatiser, puis investir. Et surtout, il réhabilite l’épargne comme outil de protection. Dans son récit, l’épargne n’est pas un caprice bourgeois : c’est la possibilité de partir d’un travail toxique, de faire face à un imprévu, voire de fuir une situation de violence (payer une chambre d’hôtel, reprendre souffle, retrouver une marge).
Mais Morgane ajoute une dimension devenue centrale pour beaucoup de femmes : l’impact. Une large part de son audience ne cherche pas seulement le rendement. Elle veut que son argent serve “de manière positive” — et elle rappelle une chose que beaucoup ignorent : même l’argent sur un compte courant finance des industries et des entreprises, parfois polluantes ou liées à l’armement. Autrement dit : ne rien faire, c’est déjà faire quelque chose. Le “neutre” n’existe pas. D’où la demande croissante de compréhension des labels, des produits, des circuits financiers.
Ce point est politiquement précieux : il permet de sortir du chantage moral “soit tu es féministe/écologiste, soit tu t’intéresses à l’argent”. Ici, l’argent devient un terrain de cohérence : comprendre où il va, décider ce qu’il finance, aligner sa stratégie personnelle avec ses valeurs.
« Ce qui les bloquait, ce n’était pas “j’ai pas confiance”… c’était “concrètement, je fais comment ?”. »
Dans Mon Capital, cette phrase recentre le débat : l’émancipation économique ne se fera pas à coups de slogans, mais à coups de méthodes, d’étapes et d’accès réel aux informations.
Entreprise féministe, biais de financement et mouvement collectif : de l’individu à la politique
Dernière thématique : la tension entre entrepreneuriat, féminisme et système. Morgane Zion raconte quelque chose de très parlant : quand une initiative est portée par des femmes et qu’elle revendique un impact social, on la renvoie souvent vers le statut associatif — comme si “être engagée” impliquait de renoncer à la puissance économique. Or, dit-elle, ce serait incohérent de prêcher l’enrichissement des femmes tout en refusant la forme entreprise, la création de chiffre d’affaires, la rémunération juste des équipes.
C’est ici que son propos devient frontal : gagner de l’argent n’est pas une mauvaise chose. C’est même une condition de cohérence politique. Une association vit de subventions et ne s’enrichit pas : si l’objectif est de faire sortir l’éducation financière des milieux privilégiés, il faut inventer des modèles viables, accessibles, qui ne reproduisent pas une élite de la finance réservée à celles qui peuvent payer cher. D’où une application avec abonnement, “tout petit”, pensée pour démocratiser.
Elle décrit ensuite une réalité structurelle : lever des fonds a été difficile, avec des exigences disproportionnées, des questions orientées vers l’échec, des projections demandées sur des horizons longs, et un biais bien documenté dans l’écosystème : aux hommes on pose des questions de croissance, aux femmes des questions de risque. C’est la même asymétrie que sur l’investissement… appliquée à l’entreprise.
Mais Morgane raconte surtout un renversement : la levée auprès de leur communauté, majoritairement féminine. Des femmes qui deviennent actionnaires, investisseuses, et donc actrices du changement. Cette dimension est décisive : elle transforme la “sororité” en acte économique. Elle crée un circuit où les femmes n’alimentent pas seulement un discours, mais une structure qui peut produire du pouvoir matériel, et potentiellement des bénéfices redistribués.
Enfin, elle replace cet effort dans un mouvement plus large : ONG, fondations, comptes d’information, initiatives civiles, et relais politiques qui font bouger le droit. Elle insiste aussi sur un point d’origine : si elle avait “une baguette magique”, elle agirait sur la parentalité, car c’est là que se creusent les écarts les plus massifs et les plus durables. Congé paternité égal au congé maternité, meilleure reconnaissance de la petite enfance, financement, valorisation : le nerf de la guerre est là. L’économie des femmes, ce n’est pas seulement “apprendre à investir”, c’est aussi corriger ce moment où le système bascule et où les carrières se déséquilibrent.
« Si j’avais une baguette magique, je ferais en sorte qu’il n’y ait plus d’inégalité dans la parentalité… c’est le point de départ d’énormément d’inégalités financières. »
Dans Mon Capital, cette phrase fait le lien final : l’éducation financière individuelle est nécessaire, mais elle ne remplace pas la transformation politique. Elle prépare les femmes à se protéger — en attendant que la société cesse de les précariser.
Conclusion
Avec Morgane Dion, Mon Capital raconte une histoire contemporaine de l’émancipation économique : une histoire où l’argent n’est plus un tabou, ni un fétiche, mais un levier. Son discours tient parce qu’il articule trois niveaux : l’intime (les galères, la honte, l’apprentissage tardif), le social (les normes de genre, les récits médiatiques, la socialisation au risque), et le politique (parentalité, financement, structures, droit). Et surtout, il refuse la fausse alternative entre morale et puissance : oui, on peut vouloir un monde plus juste — et vouloir que les femmes s’enrichissent. Non seulement c’est compatible : c’est indispensable.
🎬 Mon Capital est un documentaire original on.suzane.
Ça devrait aussi vous intéresser :
Blanchité, privilèges et charge raciale : penser l’antiracisme aujourd’hui
Éducatrice et autrice, Estelle de Prix revient sur la construction de son engagement antiraciste, la question de la blanchité et la violence du déni. Un entretien qui éclaire les mécanismes structurels du racisme…
Parler, résister, tenir : Blanche Sabbah face aux violences politiques contemporaines
Illustratrice, autrice et militante féministe, Blanche Sabbah est devenue en quelques années une figure centrale de la bataille culturelle en ligne. Elle revient sur les violences politiques qui traversent…
Starification militante, call-out, backlash : Léane Alestra face aux impasses des luttes en ligne
Léane Alestra interroge frontalement les transformations du militantisme à l’ère des réseaux sociaux : starification des figures militantes, violences en ligne…
