Conversation avec Blanche Sabbah
Parler, résister, tenir : Blanche Sabbah face aux violences politiques contemporaines
Illustratrice, autrice et militante féministe, Blanche Sabbah est devenue en quelques années une figure centrale de la bataille culturelle en ligne. Dans notre documentaire À l’avant-post, elle revient sur les violences politiques qui traversent les réseaux sociaux, la difficulté de porter une parole complexe dans un espace polarisé, et la nécessité de multiplier les formes de résistance. À partir de son interview intégrale, nous proposons ici un article de fond, pour penser ce que militer veut dire aujourd’hui.
Le documentaire À l’avant-post est disponible sur on.suzane juste ici.
Les plateformes numériques : nouveaux espaces politiques, nouvelles contraintes
Les réseaux sociaux se sont imposés comme des espaces centraux de la bataille culturelle contemporaine. Ils ne sont plus de simples outils de diffusion, mais de véritables lieux de production du politique, où se forgent des récits, des rapports de force et des imaginaires collectifs. Blanche Sabbah insiste sur ce point : Instagram n’est pas un espace neutre, encore moins un espace démocratique par nature. Il est structuré par des logiques économiques, techniques et idéologiques qui conditionnent profondément la manière dont la parole militante peut exister.
Les algorithmes privilégient la vitesse, la répétition, l’émotion immédiate. Ils favorisent les contenus clivants, simplificateurs, facilement partageables, au détriment des analyses complexes, des récits situés et du temps long. Cette architecture transforme la manière même de militer : il ne suffit plus d’avoir quelque chose à dire, il faut que cette parole corresponde aux formats imposés par la plateforme pour être visible.
Dans ce contexte, la parole politique est constamment sous pression. Elle doit être concise, tranchée, immédiatement lisible. Toute tentative de nuance devient suspecte, toute hésitation est interprétée comme une faiblesse ou une compromission. Cette contrainte formelle n’est pas anodine : elle produit un appauvrissement du débat public et rend de plus en plus difficile l’expression de positions complexes, situées, incarnées.
La situation s’aggrave avec la droitisation progressive des plateformes, assumée ou non par leurs dirigeants. Les prises de position opportunistes de figures comme Mark Zuckerberg à la suite des victoires électorales de l’extrême droite aux États-Unis ont mis fin à l’illusion d’un possible contre-pouvoir numérique. Les plateformes ne défendent pas la démocratie ; elles défendent leurs intérêts économiques. Et lorsque ces intérêts convergent avec des projets autoritaires, la liberté d’expression des voix critiques devient une variable d’ajustement.
« Instagram peut nous aider à complexifier les débats, mais il est de plus en plus utilisé comme Twitter, avec des réactions immédiates et des prises de position simplifiées. »
👉 Dans notre docu À l’avant-post, cette transformation des plateformes est analysée non comme une dérive ponctuelle, mais comme un tournant structurel.
La violence politique en ligne : harcèlement, dissuasion et normalisation
Le cyberharcèlement n’est pas un phénomène marginal ni un simple dérapage individuel. À travers le témoignage de Blanche Sabbah, il apparaît clairement comme un outil politique de dissuasion, utilisé de manière récurrente contre les personnes minorisées qui prennent la parole publiquement. Menaces sexuelles, insultes racistes, appels à la violence ou à la mort : ces attaques obéissent à des schémas connus et ciblés.
Cette violence n’a pas pour seul objectif de blesser. Elle vise à réduire l’espace de parole, à décourager l’engagement, à rappeler aux personnes concernées qu’elles ne sont pas légitimes dans l’espace public. En ce sens, le harcèlement fonctionne comme une extension numérique des violences politiques traditionnelles : il empêche, entrave, intimide.
L’un des aspects les plus problématiques de cette violence est sa normalisation. À force d’être présentée comme « le prix à payer » de la visibilité, elle finit par être intégrée comme une donnée inévitable. Cette acceptation tacite participe à l’exclusion structurelle des femmes, des personnes queer, racisées ou juives de l’espace public numérique. Refuser cette violence, comme le fait Blanche Sabbah, revient à refuser que l’espace public soit réservé aux voix dominantes.
La spécificité de cette violence tient aussi à son caractère permanent. Contrairement à une agression ponctuelle, le cyberharcèlement s’inscrit dans la durée, créant un climat de menace diffuse. Il oblige à une vigilance constante, à une anticipation des attaques, à une gestion émotionnelle épuisante.
« On s’est beaucoup trop accommodé de l’idée que c’était le jeu des réseaux sociaux. Ce n’est pas normal. »
on.suzane original
À voir : À l’avant-post
Le documentaire À l’avant-post donne à entendre, dans toute leur complexité, les voix de celles et ceux qui pensent, luttent et analysent les mécanismes de domination contemporains sur Instagram. Une immersion au cœur des tensions politiques de notre époque.
Usure militante, polarisation et impossibilité de la position juste
À la violence explicite s’ajoute une autre forme de pression, plus insidieuse : celle de la polarisation extrême du débat public. Depuis le 7 octobre et la guerre menée à Gaza, Blanche Sabbah décrit un durcissement inédit des échanges. Toute parole est sommée de se positionner immédiatement, sans espace pour la nuance, la contextualisation ou le doute.
Cette polarisation produit une injonction contradictoire permanente. Dénoncer l’antisémitisme expose à des accusations de trahison de la cause palestinienne ; dénoncer le génocide à Gaza entraîne des accusations symétriques. La parole militante devient un terrain miné, où chaque prise de position est interprétée comme un alignement total avec un camp.
Ce contexte rend presque impossible l’expression d’une position située, fidèle à une expérience vécue, à une histoire personnelle, à une éthique politique cohérente mais non binaire. La violence n’est alors plus seulement extérieure : elle s’exerce aussi à travers les attentes du « bon camp », les normes de pureté idéologique, les injonctions à la cohérence parfaite.
Cette pression contribue fortement à l’usure militante. Tenir une parole publique devient un exercice d’équilibriste, coûteux psychiquement, parfois décourageant. Beaucoup finissent par se taire, se retirer, ou se censurer partiellement. Cette fatigue n’est pas une faiblesse individuelle : elle est le produit d’un environnement politique toxique.
« Quoi que tu fasses, tu n’es jamais au bon endroit pour tout le monde. »
👉 À l’avant-post ne cherche pas à résoudre cette tension, mais à la rendre intelligible et partageable.
Résister autrement : diversification, constellation des luttes et joie politique
Face à ce constat sombre, Blanche Sabbah ne prône ni le retrait pur et simple, ni la fuite hors des plateformes. Sa position est stratégique : rester tant que c’est utile, mais refuser de dépendre exclusivement d’espaces contrôlés par des acteurs hostiles. Cette stratégie repose sur une diversification des canaux de parole et des formes d’action.
Livres, documentaires, rencontres publiques, actions de terrain : autant d’espaces qui permettent de réintroduire du temps long, de la complexité et de la relation humaine. À l’avant-post s’inscrit pleinement dans cette logique : créer un espace de parole qui échappe au rythme algorithmique et permette une réflexion collective plus profonde.
Cette stratégie s’accompagne d’une vision intersectionnelle de l’engagement. Blanche Sabbah refuse la hiérarchisation des luttes et propose une pensée en « constellation », où les dominations et les résistances se répondent sans se concurrencer. Cette approche permet de penser la convergence des luttes non comme une uniformisation, mais comme une alliance entre des espaces, des pratiques et des sensibilités différentes.
Enfin, Blanche Sabbah insiste sur un aspect souvent dévalorisé dans les luttes sociales : la place de la joie, de l’art et de la fête. Loin d’être secondaires, ces dimensions sont essentielles pour construire des imaginaires désirables, créer du commun et permettre aux mouvements de durer. Réintroduire la joie, c’est refuser une vision sacrificielle du militantisme et rendre tangible le monde que l’on souhaite défendre.
« La lutte sociale est censée rendre la vie plus belle. Il faut l’incarner. »
👉 Le film donne à voir cette articulation entre lutte, création et joie comme une véritable stratégie politique.
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