Dating Fatigue : non au capitalisme du love !

Par Edwige Brelier

Les applications de rencontre ont transformé la quête amoureuse en un véritable supermarché. « It’s a match » juste avant le ghosting : le cycle est connu, autant que la lassitude. Pourtant, derrière la « dating fatigue » se cache un phénomène plus profond : une usure silencieuse de notre capacité à désirer, à nous engager, à ressentir. À force de choix, d’options, d’interchangeabilité, l’amour se consume… avant même d’avoir débuté.

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L’illusion du choix : quand l’abondance tue le désir

Vous l’avez peut-être remarqué : devant Netflix comme sur Tinder, le même scénario se répète. On scrolle, on hésite, on commence une série ou une conversation… et parfois, on se surprend à passer à autre chose avant même d’avoir vraiment donné sa chance à ce qu’on avait sous les yeux. Tout simplement parce que l’abondance des options rend le choix plus complexe qu’il n’y paraît (mais on finira quand même sur Stranger Things).

 

En effet, les applis de rencontre nous promettent l’amour à portée de main (de pouce, même). Pourtant, plus les options sont nombreuses, plus le désir s’étiole. Le paradoxe est là : l’abondance de partenaires potentiel·les ne comble pas, elle paralyse. Comme face à un rayon de chips Brets, où l’on finit par renoncer à choisir entre aligot et jalapeños… (on prend les deux, mais c’est une autre histoire).

 

 

Les utilisateur·rices enchaînent les rencontres sans jamais s’investir, de peur de « rater » une meilleure opportunité. Résultat ? Une génération qui, malgré des milliers de matches, se sent plus seule que jamais. Ce phénomène n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’une véritable érosion émotionnelle (on ne parle pas des falaises d’Étretat) : à force de comparer, de tenter, de réessayer… notre capacité à créer du lien s’affaiblit.

Capitalisme du love : l’amour, ce produit !

Pour toustes celleux qui l’ont expérimenté, souhaiteraient s’y risquer, et au risque de décevoir, les applications de rencontre ne vendent pas de l’amour : elles vendent bel et bien l’espoir de l’amour. En effet, leur modèle économique repose sur une équation simple : plus vous restez insatisfait·es, plus vous serez… les client·es qu’iels attendent. Bref, tout est fait pour que vous consommiez la possibilité de l’amour, plutôt que de le vivre.

 

En ce sens, les applis de rencontre suivent à merveille la logique capitaliste : transformer un besoin humain fondamental – l’affection, la connexion – en un véritable marché spéculatif. L’amour, l’offre et la demande, la concurrence… toussa toussa ! D’ailleurs, les algorithmes, conçus pour maximiser notre précieux temps passé sur ces applis, encouragent une surconsommation de profils, une obsession du « meilleur deal » émotionnel.

 

Résultat : les utilisateur·rices, transformé·es en consommateur·rices, intériorisent cette logique de rendement – « swiper plus pour aimer mieux » (peut-être le slogan de Sarkozy en 2027 ?).

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À voir : L comme lesbienne

À 27 ans, après quatorze années de relations hétérosexuelles et la naissance d’un enfant, Ève Simonet découvre qu’elle est lesbienne. Guidée par le féminisme et ses lectures, elle plonge dans une communauté longtemps invisibilisée et se confronte aux questions d’identité, d’amour et de famille.

Le « Beauty Privilege », rouage du love capitalism

Et si c’était tout… Malheureusement, les applis de rencontre ne vendent pas seulement de l’espoir, elles reproduisent aussi les hiérarchies sociales des plus brutales, à commencer par – el famoso – le Beauty Privilege. En effet, puisque le premier contact se réduit à un swipe sur une photo, l’attractivité physique devient une monnaie d’échange, et les diktats de la beauté dominants dictent qui aura droit à l’attention… et qui sera invisible.

 

D’ailleurs, dans son livre « L’Amour sous algorithme », Judith Duportail démontre comment ces plateformes transforment le désir en données marchandes : l’algorithme récompense ainsi celleux qui correspondent aux normes, tout en pénalisant les autres. Tinder a d’ailleurs avoué attribuer un « score de désirabilité » à chaque utilisateur·rice, basé sur le nombre de likes reçus…

 

Les études le confirment : sur Tinder, les profils jugé·es « attractifs » selon ces normes reçoivent jusqu’à 10 fois plus de likes, tandis que les autres sont relégué·es dans les limbes algorithmiques. Cette logique renforce donc les discriminations : les applis ne font pas que refléter ces inégalités, elles les amplifient. Bingo : la précarité affective et une pression normée pour toustes !

Dating fatigue et intimité en crise

Comment reconnaître la dating fatigue ? Ses signes sont ceux d’un épuisement émotionnel : l’ennui face aux profils qui se ressemblent tous, la peur de l’engagement, la déconnexion affective et enfin… le fameux ghosting. L’histoire se répète tandis que les chiffres parlent d’eux-mêmes : le nombre d’abonné·es payant·es de Tinder est en baisse depuis 2022, et l’engagement sur les applis ne cesse de chuter. Pourtant, le marché des rencontres en ligne pèse toujours… 200 millions d’euros en France.

 

Le vrai problème n’est donc pas l’absence d’amour, mais son excès de possibilités. On évalue, on compare, on jette : l’amour devient une transaction (qu’on ne peut cependant pas le placer sur son livret d’épargne populaire). Les relations se résument à des échanges de messages, des rencontres éphémères, ou des fameux « situationships » qui n’aboutissent jamais.

Désapprendre à dater ?

Fort heureusement, face à cette fatigue généralisée, des alternatives émergent : le slow dating (moins de matches, plus de temps pour chaque rencontre), la détox digitale, ou, pour les introverti·es qui ne souhaiteraient pas passer le pas de l’IRL, des applis qui misent sur la connexion émotionnelle plutôt que sur le swipe compulsif. Moins de choix, mais des rencontres plus vraies ?

 

 

Quoi qu’il en soit, la dating fatigue n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme d’un système qui nous a fait croire que l’amour était une nécessité et une ressource infinie, alors qu’il est, avant tout, une expérience humaine. Peut-être est-il temps de réaliser que moins, c’est plus : moins de profils, moins de pression, moins de calcul. Et surtout, plus de présence. Au fond, qu’est-ce qu’on voudrait – à part la démission de Macron ? Apprendre à éteindre son téléphone, regarder quelqu’un dans les yeux, et lui dire : « Et si on essayait ? ».

 

Réapprenons à aimer ! Marx serait peut-être fier de nous (ou il nous encouragerait à saboter ce marché du love d’une quelconque manière).

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