#8 LE REGARD | Le queer trope
Sommaire :
-
Bury your gays
-
L comme Lesbienne : elles vont bien et on les remercie !
-
Nouvelle année, nouveaux défis
Une promo et un essai gratuit de 7 jours
Si nos documentaires t’intéressent, sache que notre promo est toujours active ! Tu peux souscrire à l’abonnement annuel pour seulement 49,90€ par an, au lieu de 78€. Et si ça te fait peur, sache qu’il y a désormais un essai gratuit de 7 jours.
Un constat sociologique
Au cinéma comme à la télévision, les personnages queer (lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans, queer, etc.) continuent d’être fréquemment représentés au prisme de la tragédie — allant de la souffrance intime à la mort, en passant par l’isolement ou l’effacement narratif. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, s’inscrit dans une histoire culturelle et médiatique qui conditionne nos imaginaires collectifs.
Sociologues et chercheur·euses en études culturelles appellent cela un tropisme narratif : les personnages queer rencontrent des fins tragiques de façon disproportionnée par rapport aux personnages hétéro-cisgenres, ce qui influence nos perceptions sociales de ces identités.
Le “Bury Your Gays” — un trope médiatique bien documenté
Le terme “Bury Your Gays” (souvent traduit par Enterrez vos gays) désigne un trope dans lequel les personnages LGBTQ+ sont souvent tués ou subissent un destin malheureux peu après des étapes clés de leurs histoires (coming-out, relation, etc.).
Ce trope n’est pas seulement une impression : il a été analysé comme une tendance systématique dans la narration audiovisuelle, qui reflète des normes culturelles hétéro-normatives et structurelles héritées de décennies de censure et de stigmatisation.
Formes de tropes :
-
le « Gay Guy Dies First » — où le personnage queer meurt avant les autres pour accélérer l’intrigue,
-
les suicides liés à une souffrance identitaire
-
les crimes de haine motivés par l’homophobie,
-
les fins tragiques après le coming-out ou après une intimité narrative (ex. : premier baiser),
-
et les récits centrés sur la maladie (AIDS) réduits à des archétypes tragiques.
👉 Selon des recherches académiques, ces morts ne se limitent pas à une simple intrigue dramatique : elles participent à une construction sociale négative de l’identité queer, quand les personnages ne sont pas autorisés à vivre, à aimer, et à vieillir à l’écran.
Une histoire culturelle et normative derrière la tragédie queer
L’origine de ce trope ne se limite pas aux années 2010. Il est enraciné dans l’histoire du cinéma hollywoodien, marqué par des codes de censure (Hays Code) qui empêchaient toute représentation positive de l’homosexualité jusque dans les années 1960.
The Celluloid Closet est un documentaire américain réalisé par Rob Epstein et Jeffrey Friedman, sorti en 1995. Il retrace la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité tout au long de son histoire, en analysant avec une grande rigueur les mécanismes de mise en scène, de censure et de stéréotypisation. Appuyé sur de nombreux extraits – parfois méconnus – le film ne se contente pas d’une anthologie : il articule finement enjeux cinématographiques et réalités sociales, dans une réflexion à la fois cinéphile et profondément politique sur les droits des personnes LGBTQI+. Près de trente ans plus tard, ses analyses n’ont pas vieilli ; seules manqueraient quelques œuvres plus récentes pour rappeler que les questions soulevées restent, elles, pleinement d’actualité.
Exemples culturels qui illustrent le trope
Une merveilleuse page internet recense toutes les femmes lesbiennes et bi-sexuelles tuées dans le cinéma et les séries : ICI
On peut par exemple y décrouvrir, Vilanelle personnage queer et principal de la série Killing Eve
Les décès n’épargnent pas non plus aussi les hommes homosexuels, notamment dans la nouvelle série House of Dragons.
Ces exemples montrent que, même dans des œuvres acclamées, la représentation ne s’écarte pas toujours du schéma tragique attendu.
S’agissant des films nous ne sommes pas non plus épargnés :
Call Me by Your Name (2017 ) Ce film est célébré pour sa beauté, mais il laisse planer une tristesse profonde qui alimente le trope de l’amour queer impossible — même dans un cinéma moderne.
Moonlight (2006) Même si le film est acclamé, il donne à voir un parcours de vie marqué par la violence, la marginalisation et l’isolement. La fin n’est pas réellement “heureuse”, ce qui inscrit le récit dans une forme de tragédie existentielle.
Une question d’impact sociologique réelle
Pourquoi est-ce important ? Parce que les récits façonnent les imaginaires sociaux. Selon des recherches sur la représentation médiatique, lorsque les personnes queer sont fréquemment associées au malheur ou à la mort, cela renforce des schémas de stigmatisation culturelle et consolide des normes sociales hétéro-cisnormatives.
Certaines études montrent aussi que ces récits contribuent à des sentiments d’internalisation d’une norme négative chez les publics queer, avec des effets potentiellement dommageables sur l’estime de soi et l’identité.
📊 Exemple concret : dans une enquête canadienne récente, une grande majorité de personnes lesbiennes et trans interrogées ont indiqué que les récits dominants dans le cinéma portaient sur le traumatisme, l’agression et l’hostilité, plutôt que sur des vies riches et complexes. Canada Media Fund
Des pistes pour des représentations plus justes
La sociologie de la culture et les études queer proposent des pistes d’action pour dépasser ces tropes :
✅ Diversifier les récits, au-delà de la tragédie — montrer des vies queer qui incluent joie, amour, famille, carrière, humour.
✅ Valoriser les créatrices et créateurs queer dans les coulisses (scénaristes, réalisateurs·rices, producteur·rices), car ce sont souvent les meilleures protections contre les clichés narratifs.
✅ Valoriser des œuvres qui subvertissent le trope, comme certaines séries récentes ou documentaires qui montrent des personnages queer en vie, connectés à leur communauté et à leurs projets personnels.
L comme Lesbiennes : des histoires positives et des vies
Avec la série documentaire L comme lesbienne, nous avons voulu prendre le contre-point de ces récits tragiques.
La série donne à voir des vies de femmes lesbiennes épanouies, complexes et pleinement incarnées — des femmes qui aiment, travaillent, militent, élèvent des enfants, vieillissent, rient et désirent. Sans nier les discriminations ni les luttes, L comme lesbienne refuse de réduire les existences lesbiennes à la souffrance ou à la marginalité, et propose un autre imaginaire : celui de trajectoires possibles, joyeuses et autonomes, où l’identité lesbienne n’est pas une fatalité dramatique mais une expérience de vie à part entière.
Nouvelle année, nouveaux combats
Les médias indépendants traversent aujourd’hui une période particulièrement difficile. Entre la concentration des groupes de presse, la précarisation du secteur culturel et l’effondrement des modèles économiques traditionnels, informer autrement, de manière rigoureuse, engagée et indépendante, relève plus que jamais d’un acte politique.
on.suzane s’inscrit dans cette tradition : produire des récits exigeants, documentés et incarnés, qui donnent de la place à des voix trop souvent marginalisées — femmes, personnes LGBTQI+, minorités — et qui refusent les simplifications, les angles sensationnalistes ou les narrations dominantes. Ce travail demande du temps, des moyens et une indépendance réelle.
Comme beaucoup de structures indépendantes, nous avons traversé des moments de fragilité. Mais ces difficultés ne nous ont ni arrêtées ni détournées de notre cap. Au contraire : elles nous ont permis de repenser nos modes de production, de renforcer notre ligne éditoriale et de nous préparer à une nouvelle étape.
Aujourd’hui, nous sommes prêtes, requinquées et déterminées à attaquer cette nouvelle année, avec de nouveaux projets, de nouvelles enquêtes et la même exigence : continuer à informer, documenter et transmettre, sans compromis.
On a même un tout nouveau bureau :
Notre indépendance n’existe que grâce à vous.
Votre soutien — par l’abonnement, le partage, la recommandation — est ce qui nous permet de continuer à faire ce travail, librement et durablement.
